mercredi 27 février 2013

Un curé indigné ! Arçay (86)


Des malheurs d'enfants, le curé d'Aubry en a vu d'autres. Des orphelins, des épidémies, il raconte, il laisse des traces pour la postérité, la vie de son village défile page après page.
Avec peu de mots, mais avec talent il exprime fatalisme et indignation !



Le Jeudi 2 novembre 1713, Aubry baptise Jeanne, fille de père inconnu.
Sa mère Marie La Carte est  veuve de Bourdilleau.
Veuve au XVIIIème siècle : aucun revenu, pas de métier, aucune aide. Nombreuses se retrouvent mendiantes, et certaines se prostituent pour un peu de nourriture ou quelques sous.
Aussitôt engrossées, aussitôt délaissées, abandonnées à leur triste condition.
Même nommé, dénoncé, déclaré, l'amant n'a jamais à assumer ni la grossesse, ni l'enfant né.
Jeanne accouche donc probablement seule, ce jeudi là, sous le regard réprobateur de ses voisines.
Où vit-elle ? Comment vit-elle ?
La douleur des contractions mûrit son amertume, sa révolte gronde.
Le travail fut-il trop long ?
L'expulsion porte bien son nom, ce jour-là, dès son premier cri, Marie rejette cette petite Jeanne, fruit d'une vie de misère, d''humiliation et de violence.
Marie La Carte sait bien à qui elle doit cette violence, et cette haine qui monte et lui fait rejeter ensemble le sort et l'enfant. Cet enfant, bien vivante, dont les cris l'exaspèrent.
Marie porte l'enfant à Aubry qui la baptise, ne trouve pas les mots pour apaiser la mère et ne désigne pas le père. Pourtant Aubry sait qui est le père.


Marie tient deux jours. Puis craque.
Il n'est pas d'elle cet enfant ! Il est à son oncle, c'est lui qui la force, qui l'achète, qui se sert de ce corps qu'elle nourrit si peu !
Marie perd la tête. Il fait froid cette nuit de novembre, mais rien ne l'arrête plus. Elle court dans la nuit porter la petite Jeanne, deux jours, à la porte de l'irresponsable !
 Jeanne hurlera une heure dehors, seule dans l'hiver et face au danger des animaux errants.
C'est la femme Jamain, la femme trompée, qui aura pitié.
C'est elle, Renée, qui va la décrocher de la porte, qui va la nourrir... à la cuiller d'un peu de lait.
Lait de vache ? Lait de chèvre ?
Est-ce le lait qui ne convient pas ou la force de vivre qui manque à cette petite Jeanne ?
Deux femmes meurtries. L'une rejette l'enfant, l'autre tente de le sauver.
Comment devient-on mère, comment ne le devient-on pas ?
"Certaines considérations l'en firent oster"....
Renée Jamain trouve-t-elle dans ce panier l'enfant qu'elle aimerait porter ?
Espère-t-elle en le sauvant conjurer le sort, ramener son homme dans son lit, unir son destin à celui d'une autre injustice ?
La petite Jeanne meurt 16 jours après son baptème.
Aubry, le curé d'Arçay indigné par la  disparition de ce bébé, tout autant que par l'inconséquence de ses géniteurs, en promettant la colère de Dieu aux responsables, désigne enfin le père...

Renée Jamain a-t-elle pleuré cet enfant ?
Sans doute.
Jean La Carte a-t-il exprimé des regrets, des remords ?
Peut-être.
Ensemble, ils seront parents l'année suivante.

Un petit René naît  le 16 Aout 1714, dix mois après la mort de la petite exposée.



Une petite Marie, viendra le 20 Juin 1718, elle prendra époux le 8 Juillet 1737, sous l'oeil bienveillant de sa mère, de son frère René et de son père Jean La Carte.




L'histoire ne dit pas ce qu'est devenue Marie La Carte. Je ne lui ai pas trouvé d'autre enfant.





Arçay 1713/1732 page 5
Jeanne fille de père inconnu et de Marie La Carte veuve de
défunt Bourdilleau a esté baptisée le jeudy deuxième novembre mil
sept cens treize ses parrain et maraine pierre Chevet et jeanne
Gracieux qui ont déclaré ne scavoir signer
Aubry Curé d'Arçay.
--------


Page suivante
La fille de père inconnu et de Marie La carte âgée de seize jours
est décédée et a esté inhumée dans le cimetière des innocents le samedy
dix huit novembre mil sept cens treize. Cet enfant est mort de force car
sa malheureuse mère l'ayat mis au monde le porta de nuit deux jours après
son accouchement à la porte de Jean La Carte son oncle qu'elle a toujours
dit en estre le père, il faut rapporté par ..... sur la croix du
Carrefour de devant l'église et exposé dans ce lieu pendant plus d'une heure
à la rigueur du froid et férocité des animaux ; enfin certaines considérations l'en
firent oster par la nommée Jamin femme du dit La Carte qui a eu soin de
l'allaiter pendant le susdit temps avec un peu de lait qu'elle lui faisait
prendre dans une cuillère. funestes actions que Dieu vengeur des Crimes ne
laissera pas impunies.

3 commentaires:

  1. de la violence intemporelle faite aux femmes...
    Bouleversant.

    RépondreSupprimer
  2. Terrible... Et en lisant cela, j'ai en tête la chanson "Louise" de Berliner. Une histoire éternellement recommencée...

    RépondreSupprimer
  3. Ca remue le coeur cette histoire de femmes désespérées, fille-mère, femme légitime, ce bébé sacrifié...

    et ce curé qui raconte, témoin de toute cette misère.

    RépondreSupprimer