jeudi 9 juin 2016

H - Havane, naître, grandir, fumer. #challengeAZ



En 2003, assise à Genouillé, une sorcière singulière remonta quatre à quatre la branche des Godard, histoire d’épater son beau-père, fumeur de Havane de 80 printemps. Cigare aux lèvres, celui-ci se mit à parler. L’écouter, c’était grimper de branche en branche, dans l’arbre du temps, au plus loin de la mémoire orale familiale. Et quelle mémoire!  Deux guerres, des épidémies, les derniers loups du Sud Vienne, des cœurs simples, mais fiers, des bonheurs de vie humble, autour d’un feu, des mots à la veillée… Rien de mieux qu’un homme d’ici pour piquer de passion généalogique une bru venue d’ailleurs.
Source : Archives départementales de la Vienne

Les Godard de Genouillé, au plus loin des archives paroissiales, étaient journaliers à la Combe. Journaliers… De père en fils, sur plusieurs siècles. Une généalogie humble et belle de gens de peu, qui se marièrent au village, ou à une portée de charrette, revenant inexorablement au berceau de la Combe, au village des potiers.  Pas une petite cuiller en argent à mettre sous la dent du beau-père, pas un blason, pas une particule ! Chez les Godard de Genouillé on vécut pauvre et en sabots. Dans un tel arbre, le premier qui signe apporte à l’apprenti paléographe, une sacrée émotion. Il fallut attendre 1860, et le mariage de Jacques avec  Marie Pautrot, pour lire Godard en bas d’un acte !  La première main qui sut écrire fut celle de François, frère cadet du marié. « François Godard hongreur » et fier de l’être,  tel est son paraphe au bas des actes de sa fratrie. Joseph,  fils de Jacques, signe. Joseph-Pierre né en 1889, cultivateur, sait lire et écrire. Mobilisé le 1er Aout 1914, prisonnier la terrible journée du 22 Aout, c’est en Allemagne, qu’il apprendra la naissance de Louis, son premier fils né en novembre. Libéré en 1919, il termine la route à pied, se perd dans cette campagne qu’il ne reconnait plus et arrive à Genouillé épuisé.  La famille s’installe alors à St-Macoux où nait René, notre fumeur de Havane.
2014 Collection familiale.

Naitre, grandir et saisir sa chance. Enfant de la république doué, à l’intelligence vive, voyez René, grimper quatre à quatre les barreaux de l’échelle sociale ! Notre fumeur de Havanes, quitte le sud Vienne, devient clerc de notaire à Chauvigny chez Me Toulat, puis notaire à Paris.  Naitre, grandir, devenir un homme et garder tout au long de sa vie l’amour de la langue française et le respect pour les plus humbles dont on est issu. Devenir père et porter haut ses enfants. Devenir  grand-père, arrière-grand-père et se laisser porter par la diversité d’une ribambelle joyeuse et aimante.  
Naitre, grandir et finir patriarche. Présider la table des cousinades et conserver intacte la mémoire des anciens,  l’émotion des chagrins, garder au cœur les disparus, s’émouvoir des naissances, porter un regard attentif sur chacun et accompagner les plus fragiles.
De journalier en notaire, de Genouillé à Monthoiron, le 6 mars 2015, en perdant une de ses plus belles branches, l’arbre de la Godardière a gagné une racine d’une singulière force.



René Henri GODARD (1923/2015)

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Je suis la gardienne des actes notariés familiaux anciens. Un an plus tard, j'ouvre une chemise cartonnée et l'odeur du Havane m'entoure, j'inspire, je retiens mon souffle, je ferme les yeux. 
 Papi Cigare is back. 
Tabagisme passif consenti. 

6 commentaires:

  1. Très bel hommage comme l'a dit Dominique, la photo est juste géniale.

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  2. Félicitations pour ce billet, ainsi que pour celui d'hier

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  3. toujours juste, un vrai bonheur de lecture !

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  4. Bravo et merci de si bien nous conter votre "arbre" du côté des Godard, c'est juste
    savoureux à lire.

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  5. Superbe, comme tous tes articles, merci !

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